Alexander Ryabintsev / Shutterstock
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Constance Prazel a décrypté pour Liberté politique le rapport sénatorial sur la crise sanitaire et les outils numériques pour y répondre. Ce rapport donne l’état d’esprit de nos élus et ce n’est pas rassurant pour nos libertés :

[…] Le rapport se fonde sur un constat de départ : la gestion de la pandémie n’a pas permis de réduire de manière significative les morts, et elle a mis le pays sous cloche avec des conséquences économiques dramatiques. Pour éviter la reproduction d’un tel scénario, il préconise d’envisager un recours massif aux outils numériques, et d’envisager des méthodes toujours plus intrusives, estimées plus efficaces, mais limitées dans le temps. Une fois posé ce cadre de réflexion, tout devient permis – ou presque.

Un paradoxe initial n’a pas échappé aux rédacteurs du rapport : « les outils numériques peuvent théoriquement permettre un ciblage précis, individuel et en temps réel des mesures ou des contrôles, même si la plupart n’ont eu ni cette finalité, ni cet effet. » Mais par une sorte de scientisme béat, les rapporteurs demandent qu’un chèque en blanc soit signé pour l’avenir. Aucune conclusion n’est tirée de ce constat de départ. La conclusion est même strictement inverse : il faut toujours plus d’outils numériques.

Analyse des pays asiatiques

Dans un premier temps, le rapport propose une analyse détaillée, sous forme d’étude de cas, d’un panel de pays asiatiques ayant eu massivement recours aux outils numériques pour gérer la crise sanitaire. Dans ce panel, le « modèle » chinois occupe une place toute particulière.

Il est assez consternant de constater que la mise en avant de la Chine ne pose pas de problèmes majeurs aux rédacteurs. Il y a une précaution oratoire rhétorique visant à contextualiser, voire à mettre en garde vis-à-vis de la spécificité du régime chinois, mais elle reste très discrète et est vite balayée en termes pudiques. A la lecture du texte sénatorial, on pourrait presque oublier que la Chine est une dictature communiste à parti unique : une fois passée la discrète mise en garde initiale, la Chine est présentée quasiment sur le même plan que les démocraties coréenne et taïwanaise, par exemple.

Le discours vis-à-vis de la Chine s’avère globalement extrêmement positif. La Chine s’est distinguée par « le recours intensif aux outils numériques sous toutes leurs formes et avec tous les types de finalités, y compris les plus intrusives, avec une ampleur inégalée non seulement dans le monde, mais aussi dans l’histoire. » Ceux qui s’en offusqueraient sont comptés pour peu de choses. On lit plus loin : « « Si le modèle chinois n’est évidemment pas transposable aux pays occidentaux, on ne peut pas, pour autant, se satisfaire d’une simple posture d’indignation : la stratégie chinoise est, globalement, une grande réussite. » La Chine a ouvertement privilégié la lutte contre la menace sanitaire par rapport à la protection des libertés individuelles, en particulier la liberté d’aller et venir et celle d’avoir une vie privée, mais cela ne doit pas poser de cas de conscience. « À Chongqin, on compte une caméra pour six habitants, contre une pour 130 à Nice, la ville la plus équipée de France. », s’émerveille le rapport.

Avec aveuglement et complaisance, les rapporteurs accordent une confiance sans discernement à la propagande gouvernementale chinoise : « les chiffres officiels sont douteux, bien sûr, mais la maîtrise de la situation ne l’est pas – et, avec elle, la levée des restrictions et le retour à une vie économique et sociale normale. » Mais comment juger de la maîtrise de la situation en l’absence de chiffres officiels fiables ? Nous ne le saurons pas.

Les sénateurs évoquent également la mise en place d’un contrôle social par les pairs : le rapport note que ces pratiques ont pu, ponctuellement, en Occident, susciter la désapprobation, mais se garde bien de les juger… puisqu’elles sont efficaces. Le système de « crédit social » n’a que peu été utilisé dans le cadre du covid ; il ne faut pas « caricaturer », ou faire d’amalgame, nous dit le rapport. Nous voilà rassurés : les intentions des autorités chinoises étaient pures. Pratiqué de manière très artisanale, il reste difficile à estimer, il serait donc malhonnête de lui accorder trop d’importance : 1% de la population aurait figuré sur les listes noires. Ce qui représente tout de même, à l’échelle de la Chine, plus de 10 millions de personnes…

[…]

Les rapporteurs arrivent à ce constat après leur première partie descriptive : les potentialités du numérique restent très largement sous-exploitées. Un parallèle est établi entre l’action des Etats et la collecte de données réalisée par les GAFA. A travers l’utilisation de Google ou des réseaux sociaux, les citoyens acceptent sans broncher de divulguer un nombre très important de leurs données personnelles. Pourquoi sont-ils aussi réticents à faire de même avec un organisme public ?

La question est intéressante et mérite d’être posée. Toutefois, il est malhonnête d’exercer un parallèle. Certes, en utilisant Facebook ou Google Maps, je consens à donner un certain nombre d’informations sur mon compte. Mais je reste libre de me déconnecter à tout moment, et il n’y a pas de caractère obligatoire à cette utilisation. Le parallèle s’arrête donc là.

Le plus grave est que les rapporteurs envisagent en toute bonne conscience de déléguer la surveillance à ces organismes privés. A titre d’exemple, ils expliquent que l’analyse de Google Maps et Google Trends, pouvait permettre de mesurer que le passage au télétravail, à l’aune des données communiquées par Google Maps, était insuffisant et inférieur aux recommandations gouvernementales. L’analyse des liens sociaux permise par les infos divulguées sur Facebook permet aussi beaucoup de développements : « la possibilité existe, les algorithmes se perfectionnent, et les capacités de calcul augmentent : à terme, cette perspective n’a rien d’irréaliste techniquement. » Les rapporteurs sont très tranquilles vis-à-vis de cela : oui, c’est attentatoire aux libertés, mais il serait « criminel » de ne pas envisager ces développements dès maintenant. Dès que l’homme songe à quelque chose, il le fait…

Dans le même ordre d’idées, nos auteurs envisagent des possibilités extrêmement inquiétantes : « – le contrôle des déplacements : bracelet électronique pour contrôler le respect de la quarantaine, désactivation du pass pour les transports en commun, détection automatique de la plaque d’immatriculation par les radars, portiques de contrôle dans les magasins, caméras thermiques dans les restaurants, etc.

– le contrôle de l’état de santé, via des objets connectés dont l’utilisation serait cette fois-ci obligatoire, et dont les données seraient exploitées à des fins de contrôle ;

– le contrôle des fréquentations, par exemple aller voir un membre vulnérable de sa famille alors que l’on est contagieux ;

– le contrôle des transactions, permettant par exemple d’imposer une amende automatique, de détecter un achat à caractère médical (pouvant suggérer soit une contamination, soit un acte de contrebande en période de pénurie), ou encore la poursuite illégale d’une activité professionnelle (commerce, etc.) en dépit des restrictions. »

Tout cela adossé aussi à un système assurantiel, permettant de mesurer le risque que l’on fait « prendre aux autres. »

[…]

Nos sociétés occidentales, et plus particulièrement la France, doivent assumer cet usage du numérique contre les libertés individuelles car « si nous ne le faisons pas, d’autres le feront pour nous. Et, face à une crise majeure, nous n’aurons pas d’autre choix que de leur demander leur aide, et il sera alors trop tard pour défendre nos principes démocratiques. » Le raisonnement frise l’absurde. « Si nous le faisons pas, d’autres le feront », sous-entendu, qui ne sont politiquement pas recommandables comme nous le sommes. Mais si nous faisons la même chose, où se trouve notre supériorité de valeurs ? Elle reste putative et désincarnée. Nous ne valons pas plus qu’une dictature si nous agissons comme elle, mais avec, à la différence, des intentions « pures » et démocratiques. Dans ces conditions, le « réfléchir avant pour ne pas subir ensuite » n’est qu’une posture. […]

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