solomon7 / Shutterstock
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Si le titre peut paraître un petit peu fantasmagorique, la lecture du très intéressant papier de nos confrères de FrAndroid remet quelques pendules à l’heures. Extraits :

Facebook a plus de deux milliards d’utilisateurs mensuels et semble faire et défaire les élections des pays démocratiques. Google se joue allègrement des règlements nationaux et européens sur la protection des données personnelles. La plupart des pays du monde rêveraient d’avoir un PIB égal aux profits annuels d’Apple — ou, plus encore, à la fortune personnelle de Jeff Bezos, patron d’Amazon.

Quand on voit l’importance de ces géants du numérique dans nos vies, on ne peut que se demander s’ils sont devenus nos nouveaux gouvernements, non élus et déliés de toute attache territoriale. Pourtant, il est très compliqué de savoir s’ils sont maintenant plus puissants que nos États traditionnels. En partie parce que la vision moderne de « l’État » n’est pas forcément le meilleur référentiel pour juger de la puissance politique d’une organisation.

L’argent a toujours été le nerf de la guerre. Comme l’a expliqué l’historien Charles Tilly, la formation des États en Europe a été stimulée par deux choses fondamentales : le capital (l’argent) et la coercition (les armes). Aujourd’hui, si on regarde sur un planisphère, on voit que la planète est recouverte d’États souverains avec de belles frontières bien tracées, chacun ayant à la fois l’argent et les armes. Mais cet état de fait est très récent.

Pour l’essentiel de l’humanité jusqu’au 20e siècle, et en Europe jusqu’à au moins la Renaissance, la vie politique était un enchevêtrement de lieux de puissance hétéroclites, dont on ne pouvait pas dire qui exerçait vraiment du pouvoir sur qui. Sur une carte de l’Europe médiévale, on verrait, sur les franges, des seigneurs féodaux qui faisaient la politique par les armes. Et au centre, sur une bande allant de Venise aux Pays-Bas, de riches cités-États marchandes dirigées par l’argent.

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Aujourd’hui, avec les grandes multinationales, on constate une résurgence d’entités puissantes dirigées par l’argent, bien que d’un type très différent des cités médiévales. Les chercheurs en gouvernance globale s’intéressent à la manière dont les entreprises parviennent à influencer les politiques des États, et même à édicter des « règlements » ou des accords dans la sphère économique. La question étant de savoir si les firmes peuvent, en fin de compte, remettre en cause la suprématie étatique.

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Au bout du compte, une firme ne peut pas « physiquement » forcer qui que ce soit à obéir à ses termes — au sens d’envoyer la police, avec des matraques, chercher une personne récalcitrante et la mettre derrière des barreaux qui l’empêcheront physiquement de s’enfuir. Cette force physique (la coercition dont parlait Charles Tilly) appartient aujourd’hui aux États souverains, détenteurs du « monopole de la violence légitime » comme le disait le sociologue allemand Max Weber.

La particularité des lois de la physique est qu’il est absolument impossible de s’y soustraire, contrairement aux lois humaines et aux contraintes de marché. La maîtrise sur l’usage des lois de la nature relève ainsi assez naturellement de la souveraineté étatique. Hormis le cas particulier des sociétés de sécurité et autres mercenaires, la dernière fois que des entreprises eurent la main-mise sur ce pouvoir, ce fut à l’époque des grandes compagnies marchandes du 17e siècle.

Soutenue par le gouvernement de la Grande-Bretagne, la Compagnie des Indes s’était dotée d’une armée privée pour protéger ses flottes face aux pirates et à sa concurrente néerlandaise. D’abord implantée dans des comptoirs portuaires en Asie du Sud, elle a fini par de facto conquérir l’essentiel du sous-continent indien au cours du 18e siècle.

Cette ère est peut-être révolue, mais depuis, on a inventé l’informatique.

Quand un ordinateur fait tourner un logiciel, il le fait en vertu des lois des mathématiques — et de la logique informatique. S’il nous demande un mot de passe pour accéder à un compte, que nous le voulions ou non, cette demande s’applique. Nous ne pouvons pas dire « désolé, je veux rentrer sans donner de mot de passe » alors que nous pouvons décider d’enfreindre le code de la route.

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C’est le code qui donne aux entreprises tech la coercition, cet élément fondamental qui manque aux autres multinationales pour atteindre un statut se rapprochant de celui d’État. Le code permet aux firmes d’avoir un territoire numérique, d’y appliquer leurs « lois » et de les faire respecter sans avoir, pour l’essentiel, à impliquer les gouvernements traditionnels.

Twitter peut suspendre des comptes, les algorithmes de Facebook peuvent modifier des timelines, et Apple peut mettre en place du chiffrement. Ces décisions ont une réelle portée politique, et c’est quelque chose dont les géants du numérique semblent prendre progressivement conscience. Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, comme le disait l’oncle de Spiderman.

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