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Dans la vie de tout préfet, le jour le plus important est le mercredi, jour traditionnel du Conseil des ministres, même si Emmanuel Macron fait flotter cette date au gré de son agenda. Les préfets sont nommés, mutés ou démis de leurs fonctions par décret du président de la République pris en Conseil des ministres sur proposition du Premier ministre et du ministre de l’Intérieur.

Mercredi 20 mars, Michel Delpuech, préfet de police, sera remplacé par Didier Lallement, préfet de la région Nouvelle Aquitaine, préfet de Gironde et préfet de la zone de défense et de sécurité sud-ouest.

Michel Delpuech n’est pas un « flic », mais un préfet, un haut fonctionnaire, un « grand serviteur de l’Etat » selon l’expression consacrée. Il a occupé plusieurs grand postes (Bordeaux, Lyon et celui de directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie).

Le poste de préfet de police est un poste à part dans la carrière préfectorale. C’est l’un des plus importants avec le poste de préfet de Paris (nombreux sont ceux qui ignorent qu’il existe) et les postes de préfet à Lille, Rennes, Bordeaux, Marseille, Lyon et Metz. Ces six derniers préfets ont en effet 3 casquettes : préfet de leur département, préfet de région et préfet de zone.

A Paris, la situation est particulière : il y a deux préfets ! Le préfet de Paris (anciennement préfet de la Seine) qui est aussi prefet de la région Île-de-France et, depuis 1800, le préfet de police qui est aussi préfet de zone.

Depuis 2012 il y a une 2e préfecture de police en France, celle des Bouches-du-Rhône. Mais ce poste n’a pas le prestige de l’autre et ne confère pas les mêmes pouvoirs à son titulaire. A Paris, les directions de police dépendent directement du préfet de police. Dans les Bouches-du-Rhône elles restent organiquement rattachées à la direction générale de la police nationale (DGPN). Dans les préfectures les plus importantes, il y a un préfet délégué pour la défense et la sécurité, parfois nommé abusivement « préfet de police ». C’est mal connaître les institutions.

Pour bien comprendre de quoi l’on parle, il est nécessaire de rappeler comment fonctionne la préfecture de police.

Police municipale avant 1966, la préfecture de police fusionne à cette date avec la sûreté nationale pour créer la police nationale. Mais cette intégration n’a rien changé. La « PP » comme disent les initiés, est un « Etat dans l’Etat ». L’actualité l’a encore prouvé samedi dernier lors de l’acte XVIII des Gilets jaunes sur les Champs-Élysées.

En France, la sécurité publique et le maintien de l’ordre relèvent du ministre de l’Intérieur. Le ministre est appuyé par un directeur de cabinet qui est un préfet, un secrétaire général qui est aussi un préfet, qui pilote les préfectures et qui coiffe les grandes directions avec à leur tête des préfets ou des administrateurs civils. A côté du secrétariat général, les grandes directions générales (sécurité civile, collectivités locales) et enfin l’appareil policier (DGSI et DGPN) sans oublier la direction générale de la gendarmerie nationale, retirée aux Armées par Nicolas Sarkozy et rattachée à l’Intérieur).

Pour le maintien de l’ordre (MO) en province, c’est simple, chaque préfet demande à l’Intérieur la mise à disposition ponctuelle de forces mobiles qui viennent renforcer les forces locales. Ces professionnels du maintien de l’ordre sont les fonctionnaires de police des compagnies républicaines de sécurité (CRS) et des militaires des escadrons de gendarmerie mobile (EGM). Le préfet et son directeur de cabinet (sous-préfet) donnent des instructions générales au directeur départemental de la sécurité publique (DDSP) qui manoeuvre ses effectifs. Les décisions sont souvent prises sur le terrain, parfois même par les commandants de CRS ou d’EGM pour une plus grande réactivité, une réponse mieux adaptée à la situation.

A Paris, la situation n’est pas du tout la même. La préfecture de police (qui depuis 2009 est également compétente dans les départements des Hauts-de-Seine, de la Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne) dispose de compagnies d’intervention (bandes bleues sur les casques) et de renforts importants en CRS et EGM. Elle a aussi ses moyens propres que lui fournit sa Direction opérationnelle des services techniques et de la logistique (DOSTL). Par exemple, des fourgons barre-pont ou des engins lanceurs d’eau (ELE) complétés par les ELE des CRS et les blindés à roue (VBRG) de la gendarmerie.

Ces forces mobiles sont placées (via leurs commandants) sous les ordres de commissaires dépendant de la direction de l’ordre public et de la circulation (DOPC) de la préfecture de police. Les ordres viennent de la salle de commandement de la DOPC, il n’y a aucune marge de manœuvre sur le terrain, sauf en cas d’urgence ou de légitime défense.

Récemment, la situation est devenue plus compliquée puisque les forces engagées sur le terrain en matière de MO ne concernent plus seulement la DOPC mais aussi une autre grande direction de la maison : La direction de sécurité et de proximité de l’agglomération parisienne (DSPAP), née en 2009 de la fusion de la police urbaine de proximité (PUP-75) et des DDSP 92, 93 et 94.

La puissante DOPC, qui regroupe tous les « flics » qui font la circulation dans Paris et sa petite couronne, montent la garde devant l’Elysée, mais aussi les motards et les compagnies d’intervention, doit donc faire avec sa rivale DSPAP, tout aussi puissante dans l’organigramme.

C’est en effet la DSPAP qui pilote les brigades anti-criminalité (BAC) composantes des fameux DAR (détachements d’action rapide) qui procèdent aux interpellations, mais aussi les véhicules chargés de conduire les interpellés, la brigade équestre ou encore les maitres-chiens.

Le dispositif de maintien de l’ordre dans Paris est donc complexe. Il implique des personnels de la PP mais aussi et surtout des unités de forces mobiles (UFM) composées de CRS et de gendarmes mobiles qui ne travaillent pas sur les mêmes fréquences, reçoivent leurs ordres via un commissaire de police qui rend compte à plusieurs interlocuteurs dont 2 salles de commandement (DOPC et DSPAP).

Les manifestations sensibles sont suivies en temps réel par le directeur du cabinet du préfet de police qui est lui même un préfet. Le préfet de police est lui aussi informé. On entend rarement l’indicatif du préfet de police sur les ondes (TI 1000) ou de sa voiture lorsqu’il est en mouvement (TV 1000) , mais ça arrive. Bien évidement, le préfet de police rend compte régulièrement au ministre de l’intérieur.

Alors pourquoi est-ce le préfet de police qui paye l’addition de samedi dernier et non le ministre de l’Intérieur ?

D’abord parce nous sommes à Paris et qu’à Paris, la sécurité relève du préfet de police, véritable ministre de l’Intérieur-bis.

Ensuite, parce que les consignes de fermeté ordonnées par le ministre samedi dernier n’ont pas été répercutées par la PP.
Ironie de l’Histoire, le DOPC, Alain Gibelin, a été relevé de ses fonctions par décret du président de la République paru au Journal officiel samedi 16 mars, c’est à dire le jour même des émeutes. Alain Gibelin, véritable petit baron de la PP, à la tête de la DOPC depuis 2011, une éternité, paye son implication et ses erreurs dans l’affaire Benalla.

Samedi dernier, il était donc remplacé par Jérôme Foucaud, jusqu’à présent DRH-adjoint de la PP et ancien chef d’état major de la DSPAP. Lequel n’était peut-être pas « opérationnel » samedi et a dû se reposer en grande partie sur son sous-directeur chargé de l’ordre public.

Intéressons-nous maintenant au DSPAP, c’est à dire au patron de la sécurité publique, Frédéric Dupuch. Il lui est reproché d’être l’auteur d’une note de service donnant instruction aux policiers de limiter l’usage du lanceur de balles de défense (LBD 40). Des instructions en contradiction totale avec celles données par l’Executif. De fait, il n’y a eu que 137 tirs de LBD samedi (chiffre donné par le secrétaire d’Etat Laurent Nuñez). Par ailleurs, de nouvelles munitions pour les LBD auraient été attribuées. Moins puissantes et moins performantes, avec une portée maximale de 9 mètres au lieu d’une quarantaine.

Pierre Gaudin, le préfet directeur de cabinet du préfet de police (indicatif radio : TI 1100), n’était pas au courant de cette note. Raison pour laquelle il est limogé.

Le DSPAP Frédéric Dupuch aussi, lui pour avoir donné des instructions inverses à celles du ministre. Il est à rappeler aussi un autre incident grave l’impliquant directement. La fuite d’une note signée de sa main le 7 décembre 2018 détaillant le dispositif de la DSPAP dans le cadre de la manifestation des Gilets jaunes du samedi 8 décembre. Un document sensible communiqué au Gilets jaunes par une taupe.

Enfin, décision logique, le préfet de police Michel Delpuech est remplacé. Il paye lui aussi son attitude, certains diront sa « prudence » dans l’affaire Benalla. Mais surtout, s’il est limogé c’est parce qu’il ne tenait pas sa « maison ». Il avait donc perdu toute autorité. Or les « flics » doivent rendre compte à l’autorité préfectorale.

Dernier élément, que l’on ne peut éluder. On prête à Emmanuel Macron la volonté de réformer la préfecture de police pour mieux la contrôler, qu’elle ne soit plus « un Etat dans l’Etat ». L’idée serait d’aligner ses prérogatives sur celles de la jeune préfecture de police des Bouches-du-Rhône. Ses personnels dépendent de la direction générale de la police nationale et le préfet de police a peu de pouvoirs par rapport à ceux du préfet des Bouches-du-Rhône qui est aussi préfet de région et préfet de zone. C’est aussi ce dernier, et non le préfet de police comme à Paris, qui délivre les titres (carte national d’identité, permis de conduire, passeport).

Michel Delpuech était promis à la plus belle fin de carrière qui puisse être dans la préfectorale : préfet de Paris. C’est le poste numéro 1 et, traditionnellement, le préfet de Paris préside l’Association du corps préfectoral et des hauts fonctionnaires du ministère de l’Intérieur. Nommé à ce poste le 27 février 2017, il attendait une retraite bien méritée. Mais le 17 avril de la même année, il passe du poste « le plus prestigieux » à celui qui apporte le plus d’ « emmerdes », celui de préfet de police. Le titulaire de l’époque, Michel Cadot, avait eu la mauvaise idée de faire un tour de Vélib’. Il était tombé et s’était déboîté la hanche. En pleine menace terroriste, les deux Michel avaient permuté offrant ainsi un cas inédit dans l’hisoire de la préfectorale. Aujourd’hui, Michel Cadot doit être bien content d’être préfet de Paris et non plus préfet de police…


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Julien Michel